Chat du Samedi 15 mars à 18h 00 - Chat vidéo
Michel Rocard
"Une élection dangereuse mais passionnante"
La langue de bois ? Michel Rocard ne connait pas. Ségolène Royal, François Bayrou, Nicolas Sarkozy... L'ex-Premier Ministre nous livre son avis sincère sur chacun des candidats à l'élection présidentielle sans pour autant oublier les grands sujets de société comme l'Europe et l'immigration.
Bonsoir à toutes et à tous, nous avons le plaisir d'accueillir Michel Rocard.
Bonsoir à tous !
Babygirl : Bonsoir Mr Rocard, pensez-vous que si les Français avaient dit "oui" au référendum sur l'Europe, il aurait été possible de construire une Europe politique ? Si oui, qu'aurait-elle apporté aux Français ? Merci.
Oui, bien sûr. La réponse « non » a cassé la dynamique et les enthousiasmes, et mis les machines à l'arrêt. Je suis toujours député européen mais nous faisons que de la routine, sauf sur l'affaire de l'énergie. C'est dramatique qu'il n'y ait pas de politique en ce moment. Prenons l'exemple du Moyen Orient, 58 ans de conflit ! On aurait pu faire quelque chose depuis ces années, mais nous n'avons pas réussi. Maintenant, de nouvelles choses se font, et il faut traiter en urgence ce problème, pour la sécurité de l'humanité. Les Etats Unis ne sont plus la superpuissance qu'ils étaient, et il n'y a plus d'Europe pour prendre le relais.
supaw : Le traitement de la campagne par les médias vous convient-il?
Non, pas du tout ! Mais les raisons pour lesquelles je n'aime pas ce traitement sont propres à des contraintes du système médiatique ! Il faut vendre ! Le drame principal s'est joué sur le calendrier. La loi dit que la campagne dure 6 semaines ! C'est long ! Ceux qui sont partis trop tôt, dans le passé, se sont plantés ! Troisièmement, à toutes les élections sauf en 95, il y a toujours eu une surprise. Il n'y a pas d'intérêt de parler de la campagne 3 mois avant, mais comme ça titille les gens, ça fait vendre ! Le système médiatique a passé les commandes de sondages depuis 2 ans ! Aucun être humain n'est capable de résister à ce pilonnage constant, c'est effrayant ! Il faut être précis en plus, la campagne permet aussi de faire des choix d'orientation, pas seulement de promouvoir une personne.
Jérôme : Pensez-vous que Ségolène Royal fait la campagne qu'elle devrait faire ?
Pas tout à fait, mais je trouve que ça valait le coup de chercher dans le personnel politique, le maximum d'innovation. Le prix est qu'elle manque un peu d'expérience et qu'on le voit. L'avoir choisi est un avantage par rapport à des vieux routiers.
zazyg : Que conseillez-vous à Ségolène Royal qui vous a, parait-il, demandé de l'aider ?
Oui, elle m'a demandé de l'aider. Mon cas est difficile car je suis toujours à Bruxelles et à Strasbourg. Mon assemblée n'est pas au chômage! Je vais en faire un peu plus dans les temps à venir. Pour les conseils, je ne suis pas donneur de leçon de morale. Aucun candidat ne peut gagner s'il n'est pas authentique. Je dirais quand même une phrase : je suis persuadé que les Français ont une telle méfiance devant les discours politiques que les programmes ont moins d'importance qu'on le croit. Il faut expliquer ce qu'il se passe. C'est ce qui va primer. Une recherche de l'explication centrale.
seb132 : Bonsoir monsieur Rocard, que pensez-vous de la montée de François Bayrou dans les sondages, et de son idée de gouvernement d'union nationale ? Pensez-vous que les citoyens de notre pays doivent se contenter de choisir à droite ou à gauche uniquement ?
Je suis un peu effrayé parce qu'il n'échappe à personne que l'élection entraîne une élection législative ! Et François Bayrou n'a pas de prise sur les structures de la France comme elles sont. Que se passera t-il s'il est élu ? Nous sommes un peu impuissant devant le chômage, les gens en ont assez, et veulent renvoyer dos à dos la gauche et la droite. Ca se comprend, et nous devons le prendre comme une autocritique. J'espère que ça ne va pas mettre la France dans un état de chaos. Bayrou est en train d'en profiter apparemment. Il mérite le respect.
popo : Que pensez-vous des références de Sarkozy à Jaurès et Blum. Vous, homme de gauche, ça vous choque ?
Ce qui me choque, qui me scandalise, c'est que la gauche se juge propriétaire de ces héros ! Si Sarkozy veut les citer dans un énorme discours, et cite plus d'hommes de gauche que de droite, c'est positif pour la gauche ! Sarkozy vient souligner cet hommage ! C'est quand même extraordinaire ! Je fête mes 58 ans d'appartenance au PS cette année, beaucoup de combats se sont passés ! Je suis dans la gauche, mais ne la supporte plus quand elle est sectaire !!
koko87 : Cette élection est-elle la plus intéressante de la 5ème République pour vous ?
Elle est dangereuse, je n'aime pas beaucoup comment elle se déroule mais elle est passionnante ! Elle suscite l'intérêt et l'attention ! Cette fois c'est sur, nous sommes à la fin d'une ère, la disparition des références au Gaullisme, et dans ce que les Français recherchaient dans la démocratie. Le fait de s'être obligé par la synthèse au PS de faire un programme "commun", le rend pertinent.
montred : Seriez-vous prêt à soutenir une alliance UDF-PS dans l'hypothèse où Bayrou atteindrait le second tour ? Et même question si Mme Royal est au second tour ?
En politique, il est prudent de ne pas répondre aux questions qui ne se posent pas ! Rien n’est joué ! La question actuelle est de savoir si le parti socialiste est en position de l'emporter avec sa candidate. Tout dépendra en fait du rapport des forces.
amodio : Lionel Jospin en 1995 et 2002, S. Royal en 2007. Les socialistes n'ont ils pas créer eux même les conditions des déçus du socialisme ? Ceux qui rêvaient de voir M. Rocard en charge des affaires de l'Etat restent encore sur leur attente. Longtemps barré par Mitterrand, pourquoi M. Rocard est-il absent des responsabilités au niveau national depuis son passage à Matignon. Y a t-il du Mendès France dans cela ? Résultats : Qui ? Aujourd’hui, l’incarne ?
Je n'aime pas la formulation du début de la question car il met sur le même plan les aléas de la candidature d'une personne qui se présente pour la première fois et le cas de Jospin qui avait fait un beau mandat, avec de belles ouvertures et réformes. C'est aussi péjoratif pour M.Jospin dont le bilan est beau. On n'enterre pas si vite un homme. J'ai souvent dit à Lionel qu'une campagne sans parler de l'international ne peut coller. Les Français sont trop informés pour accepter cela. Quant à Ségolène, sa candidature a démarré de manière fortement médiatique. On devra peut-être rattraper plus tard le train. Quant à moi, j'ai eu la chance, sous Mitterrand, d'être un ministre fortement réformateur. A l'international (Nouvelle Calédonie) comme en interne (fin des délits d'initiés, refonte du financement des campagnes...). Et, je n'accepte pas l'image de ministre n'ayant rien fait. Mais je suis dans la tradition minoritaire en France d'une gauche girondine, pourtant majoritaire ailleurs. Le socialisme en vigueur actuellement c'est la social-démocratie dans laquelle s'inscrivait Mendès-France.
seb132 : Que pensez-vous de la proposition de Nicolas Sarkozy de créer un ministère de l'immigration et de l'identité nationale ?
C'est scandaleux d'associer ces 2 mots. Cela déshonore la France. L'identité de la France est précieuse pour tout le monde, M. Sarkozy n'en a pas le monopole. Mais pour moi elle est davantage dans la générosité. Qu'on ne fasse pas n'importe quoi, certes, mais qu'on agisse toujours humainement. La multiplication des barbelés et des chiens me fait horreur.
guillaumenantes : Bonjour monsieur ! Je suis Nantais, et dans ma région nous avons Alcatel-Lucent, Airbus et récemment les Chantiers de l'Atlantique qui ont des graves soucis, avec des probables licenciements... D'après vous, l'Europe peut-elle faire quelque chose pour défendre nos industries ?
Je ne suis militant européen depuis 50 ans que dans cet espoir-là. Vous devriez vous en prendre à ceux qui ont vidé l'Europe de son sens et ont nui à l'image de la France. Il faut savoir qu'il y a 30 ans tout le capitalisme développé était en plein emploi et en croissance régulière. Sa dégradation (croissance molle, perte de salaires...) nous casse les reins. Pour encaisser le coup, seule l'Europe peut faire contrepoids par sa taille. Nous avons besoin de l'Europe, en tant qu'outil, même gouvernée par la Droite. Nous aurions moins peur des licenciements aussi si on était en plein emploi. Le drame est moins la mauvaise gestion d'Airbus que la croissance trop lente. Il faut relancer la croissance, donc, mais sans oublier l'écologie.
Fred2Limoges : Pourquoi l'Europe est-elle complètement absente du débat présidentiel ?
Je n'en sais rien ! Et c'est une de mes colères. Le sujet a été évacué de la campagne. Et j'ai fait savoir à Ségolène qu'il fallait redresser la barre. Ne pas en parler de la part de Nicolas Sarkozy est monstrueux. Et d'une manière générale, il faut la remettre au coeur des débats.
Mac : Quelle est pour toi la solution au problème du Proche Orient ?
C'est très urgent, déjà. Le cancer fait ses métastases. Il faut commencer par régler le conflit Israélo-palestinien pour pouvoir ensuite désamorcer tout ce qui est désamorcable. Les deux communautés savent que la paix ne se fera pas sans une pression forte de la communauté internationale, avec éventuellement des sanctions. Il faut donc une communauté internationale unanime et disposant d'une force. Or, le leadership américain est contesté et leur armée est aujourd’hui engluée en Irak. Ce qui ouvre un boulevard à l'Europe. Mais on a tué l'Europe politique.
JC : Diriez-vous que le parti socialiste n'a pas encore fait son aggiornamento, j'entends par rapport aux autres partis socialistes européens, qui sont plutôt socio-démocrates, ce qui rejoint, d'une certaine façon la démarche de François Bayrou ?
Je suis totalement d'accord. Nous sommes tous de descendance marxiste dans l'internationale socialiste. Et les premiers à avoir décidé de réguler et corriger les lacunes du marché ont été les suédois. Puis les Allemands. Et les Espagnols. Felipe Gonzales a démissionné de sa charge pour promouvoir la social-démocratie face au marxisme. José Luis Zapatero est son héritier. Le parti socialiste français n'a jamais été capable de cette mutation interne. Et c'est regrettable. Cela affaiblit le parti… et la France ! Quant à dire que ce changement est incarné par François Bayrou, je suis sceptique. Je ne l'ai jamais entendu faire un réel diagnostic, une analyse. Notre tradition démocrate et socialiste y est, elle, habituée.
gwen : Pensez-vous qu'il faut régulariser tous les sans papiers, au risque de provoquer un afflux ?
Je ne crois pas, non. On ne peut pas mettre la France et l'Europe en position d'accueil face aux 2 milliards de pauvres du monde. Reste qu'on ne peut pas faire n'importe quoi non plus. Du reste, tous les gouvernements font un peu la même chose mais la présentent différemment pour plaire à leur électorat. Il faut aider les autres à se développer. Leur rendre l'espoir à domicile.
Franck84 : Croyez-vous nécessaire de passer à une 6ème République ?
Plutôt, non. On a une mauvaise constitution, visiblement. Et que les médias se soient saisis de cette problématique, à la place des politiques, entraînent des résultats désastreux. Nous sommes le seul pays du suffrage universel où le chef d'état est aussi le chef de l'exécutif. C'est plus cela qui est dangereux et qu'il faudrait réformer. Si on pouvait s’atteler au chantier de la réforme de la constitution, il est clair qu'on ne parlerait que de ça pendant 2 ans. On oublierait la dette, le chômage, le Moyen Orient. Et le résultat est un coup de dés. C'est trop cher payé pour un résultat incertain. On ne retire pas la France de la scène mondiale pour ça !
Fred2Limoges : Quel est le sujet prioritaire dont le président doit s’occuper dès le 7 mai ?
Par provocation, je dirai le Moyen Orient. Les dégâts d'une déflagration générale seraient trop affligeants. Mais il faut aussi un sujet domestique : la recherche des réformes efficaces et à coût nul. Il n'y a plus un sou dans les caisses de l'Etat. La gestion désastreuse de la droite devrait d'ailleurs disqualifier le candidat Sarkozy. Bref, il faudrait une réforme fiscale. Une réforme de l'université et de la recherche. La question est: comment faire avancer le pays, à coût nul ?
Merci beaucoup Michel Rocard. Le mot de la fin ?
J'éprouve une vive satisfaction d'avoir pu échanger avec des internautes qui posent des vraies questions. Je vivais cette campagne dans la frustration et j'ai aimé cette tribune et ce ton.